The Last of Us: Joel, entre deuil et stabilité

the_last_of_us_movie_pic03Texte rédigé dans un cadre universitaire. Cours: Intrigue et scénario, Année: 2014. The Last of Us (Naughty Dog, 2013) est un jeu vidéo réalisé par Bruce Straley et Neil Druckmann ainsi qu’écrit par ce dernier. Il met en scène les périples de deux survivants d’un monde post-apocalyptique. Joel est un père monoparental vivant avec sa fille lorsque l’enfer se déchaîne. Une pandémie provoquée par un champignon fait rage, transformant une partie de la population en bêtes agressives. Sarah, la fille de Joel, décède lors de l’incident, tuée par un militaire à l’extérieur de la zone de quarantaine. Vingt ans plus tard, Joel est un contrebandier au passé trouble. Un homme désormais violent et émotif, parfois cruel, n’hésitant pas à tuer afin de parvenir à ses fins. Le personnage de Joel, cependant, subit un bouleversement lorsqu’il est chargé de guider Ellie, une jeune fille immunisée aux morsures des infectés, jusqu’aux Lucioles, un groupe révolutionnaire, afin qu’elle y soit étudiée. Cette analyse examinera les fondements de ce bouleversement en déterminant sa quête d’équilibre, les étapes de son arc narratif, le refus de sa révolution psychologique et la tension menée par sa relation avec Ellie.

L’évolution de Joel est marquée par une succession de chutes et de montées. Il s’agit d’un personnage psychologiquement et émotionnellement instable, un personnage à la quête d’un équilibre. L’instabilité de Joel est marquée dès la première scène du jeu. Il y est présenté comme un homme au seuil de la pauvreté par le biais d’une discussion téléphonique. ‘’I can’t loose this job’’, dit-il à son patron. Le scénariste, dès lors, implémente que Joel se trouve dans un déséquilibre social. Joel n’est qu’un simple étatsunien de la classe moyenne à la recherche d’une stabilité financière afin de subvenir aux besoins de sa fille. Cette recherche d’équilibre prend une autre forme lorsque sa fille décède sous les feux d’un militaire. Son déséquilibre n’est plus d’ordre social, mais émotionnel. La mort de sa fille inscrit un profond manque au sein de Joel. Une rupture interne qu’il compense en se renfermant sur lui-même et en refoulant, conséquemment, son deuil. Joel, à cette étape-ci, est dans le déni. Les valeurs de Joel sont, vingt ans plus tard, marquées par cette rupture. La période entre la mort de sa fille et la rencontre avec Ellie demeure floue, mais on peut déduire, par les dialogues lors des séquences à Pittsburg et au barrage électrique, que Joel était un bandit, tuant et dépouillant des innocents pour leurs vêtements et leur nourriture. Son déséquilibre émotionnel a mené Joel du stade d’héros jusqu’à celui d’antihéros. En tentant de retrouver un équilibre émotionnel, Joel entreprend, du même pas, un pèlerinage pour devenir l’héros qu’il était. Ce changement s’érige par le processus du deuil de sa fille lors de son voyage.

La rencontre entre Joel et Ellie est un moment décisif dans l’évolution du personnage. Ellie est une jeune fille aux apparences et à la personnalité proche de Sarah. Joel, par sa rencontre, est confronté au fantôme de sa fille. Sa rupture interne, camouflée depuis des décennies de déni, refait surface. Lorsque Marlene, la dirigeante des Lucioles, lui demande de surveiller Ellie pour quelques heures, Joel rétorque ‘’Whoa, whoa. I don’t think that’s the best idea.’’ Joel, inconsciemment, sait qu’en restant seul avec Ellie, il s’expose à sa propre vulnérabilité. Il tente de contrôler et dominer cette dernière en préservant une distance avec Ellie. Puisqu’il est, par la force des circonstances, dans l’incapacité de se distancier physiquement d’elle, il maintient une distance émotionnelle. Alors que Tess, la compagne de Joel, meurt sous les tirs des militaires, sa vulnérabilité s’expose aux yeux d’Ellie. Joel refoule son deuil comme il l’avait fait avec celui de sa fille. Lorsque Ellie la mentionne, Joel rétorque: ‘’You don’t bring up Tess – ever. Matter of fact, we can just keep our histories for ourselves.’’ En préservant une distance émotionnelle avec Ellie, il tente de pallier sa vulnérabilité en fuyant le deuil. Ellie est le reflet de sa propre fille, le reflet de son deuil inachevé, un reflet qu’il tente de brouiller par la distance. Au travers de cette distance, il cherche également à éviter un attachement émotionnel avec Ellie. Car en raison de cette liaison, si Ellie décède au cours de leur voyage, cela pourrait placer Joel dans un nouveau deuil. Malgré ses efforts, un attachement émotionnel prend place entre les deux personnages. La distance émotionnelle ne suffit plus pour cacher sa rupture. Joel établit donc un plan afin de créer une distance physique entre elle et lui, amenant le personnage à son point pivot.

Une tension de relation prend place entre les deux personnages. Ellie, d’une part, s’approche de Joel afin d’acquérir une figure paternelle, une figure protectrice. Ellie est, tout comme Joel, à la recherche d’un équilibre. ‘’Everyone I have cared for has either died or left me. Everyone – fucking except for you. So don’t tell me that I would be safer with someone else – because the truth is I would just be more scared.’’ Joel, de l’autre, s’éloigne d’Ellie pour cacher sa vulnérabilité et préserver un équilibre factice. Les deux personnages sont en quête d’une stabilité, mais leurs moyens pour atteindre cet objectif diffèrent et demeurent incompatibles. Afin de parvenir à un équilibre, Ellie a besoin de la présence de Joel. Le faux équilibre de Joel, quant à lui, repose sur l’absence d’Ellie. Les besoins des deux personnages, cependant, peuvent venir à un consensus si Joel fait le deuil de sa fille. Il doit accepter son échec, son incapacité de protéger son enfant, et s’en pardonner. Joel et Ellie peuvent, de cette façon, trouver leur équilibre. Ce consensus est trouvé à la fin de la première partie du chapitre Automne.

Joel, au début de ce chapitre, tente de créer une distance physique entre lui et Ellie en confiant sa garde à son frère, Tommy. Joel souhaite, de cette façon, éviter de faire face à son ombre, à sa rupture interne, à son deuil. Cette situation, cependant, met en place une confrontation entre Ellie et Joel. Cette dernière, désormais consciente de l’ombre de Joel, lui fait part du dilemme. Elle lui expose sa vulnérabilité en établissant un lien entre sa personne et sa fille. Joel, afin de camoufler sa faiblesse, réitère son désaveu et lui répond: ‘’You’re right… You’re not my daughter, and I sure as hell ain’t your dad.’’ Le personnage de Joel se trouve à son point pivot. D’une part, il est conscient de la présence de son ombre, de sa bête noir. De l’autre, il sait qu’il peut vaincre cette ombre en continuant le voyage auprès d’Ellie, en acceptant son deuil. Puisque Tommy accepte de poursuivre le voyage, le choix repose sur les épaules de Joel. Il accepte donc sa révolution psychologique en reprenant la garde d’Ellie. Il accepte, après vingt années, le deuil de sa fille et réfute le déni. Ce consentement, cependant, n’est pas synonyme d’une victoire contre son ombre.

Entre la deuxième moitié du chapitre Automne et le chapitre Printemps, Joel met en marche son processus de deuil. L’évolution de celui-ci est notable par le rapport du personnage à une photo de lui et sa fille. Tommy, dans la première partie d’Automne, lui tend la photo, mais Joel la refuse puisqu’il était toujours dans le déni. Cependant, lors d’un dialogue du chapitre Printemps, Ellie lui donne cette même photo. Cette fois-ci, Joel l’accepte en disant: ‘’Well, no matter how hard you try. I guess you can’t escape your past. Thank you.’’ Peu avant ce dialogue, Joel s’était exprimé librement sur la mort de sa fille lorsque Ellie en parle et lui offre ses condoléances. Joel, au dernier chapitre du jeu, a accompli une grande partie de son deuil. Il a trouvé cet équilibre tant recherché auprès d’Ellie. Les deux personnages ont atteint leur but commun. Son ombre, cependant, n’est pas entièrement vaincue. Car si Joel a fait le deuil de sa fille, sa peur de perdre Ellie, sa deuxième fille, est plus grande que jamais. Un nouveau bouleversement vient placer Joel sur la case départ.

À la fin de la première moitié du chapitre Printemps, Joel atteint la fin de son voyage. Ellie est entre les mains des Lucioles, leur permettant d’étudier les causes de son immunisation. Un vaccin, de cette façon, peut être conçu, mettant fin à la pandémie mondiale. Joel doit, cependant, affronter une lourde réalité: Ellie ne peut pas survivre à l’opération chirurgicale. Joel, au cours de son pèlerinage, a vaincu un deuil vieux de vingt ans et a trouvé une stabilité émotionnelle. Son évolution, cependant, est mise à l’épreuve par cette situation. Lorsque Joel affronte une nouvelle fois le deuil, son ombre l’emporte sur sa personne. Joel perd le combat.

Il tombe dans une grande rage, une grande noirceur, et assassine les membres des Lucioles, leur dirigeante et le chirurgien. Après avoir accepté le deuil de sa fille pour trouver un équilibre émotionnel, il refuse de vivre un second deuil et de perdre cette stabilité. Il refuse la dernière étape de sa révolution psychologique, après l’avoir préalablement acceptée, et retourne à son stade initial. La bête noire de Joel n’est pas vaincue. Le deuil de sa fille n’est pas fait, du moins pas entièrement. S’il a accepté la mort de sa fille, s’il a trouvé un équilibre émotionnel, c’est grâce à la présence d’Ellie. Son deuil n’est pas complété, il a simplement remplacé sa fille par Ellie. Cet énoncé est démontrable par les dialogues. Lorsque Sarah était mourante, Joel s’y adressait d’une manière semblable à Ellie lorsqu’il la récupère sur la table d’opération. ‘’Come on, baby girl. I gotcha… I gotcha.’’ La dernière scène, de plus, établit un lien direct entre Ellie et Sarah lorsqu’ils marchent dans un bois. ‘’Don’t think I ever told you but Sarah and I used to take hikes like this.’’ Joel ne réussit pas à surmonter le deuil de sa fille. Il ne vainc pas le deuil, son ombre. Il l’a seulement atténué en remplaçant Sarah par Ellie afin de recouvrir un équilibre émotionnel.

D’autant plus que deux occasions se présentent afin qu’il puisse rebrousser chemin et continuer son évolution. La première a lieu lors de sa rencontre avec Marlene dans le stationnement. Elle lui offre le choix de revenir sur ses pas. ‘’You can still do the right thing here.’’ Joel, cependant, la tue, laissant entendre que la réfutation de sa révolution psychologique est un choix conscient. La seconde prend place lors de la dernière scène, lorsque Ellie demande de lui jurer qu’un vaccin contre le virus est déjà conçu par les Lucioles. ‘’I swear.’’ Joel, par ces deux mots, choisit de vivre dans le mensonge afin de préserver son équilibre émotionnel. Il décide de retourner dans le déni au lieu d’accepter la mort de sa fille, afin de maintenir l’illusion procurée par la présence d’Ellie. La fin de Joel est tragique, car malgré son pèlerinage, il ne réussit pas à battre son ombre. Il a choisi de maintenir son équilibre individuel et non de rétablir celle de la collectivité. Un choix qui conclue son évolution en tant qu’antihéros.

L’antihéros est définit comme «un personnage, le plus souvent de sexe mâle, ne possédant aucune des vertus positives attribuées à un héros. L’antihéros est porteur de valeurs corrompues qu’il défend souvent par les armes; il se meut dans la société comme une bête fauve, un rebelle aux fausses causes.»[1] (Roy 2007: 19) The Last of Us est l’histoire d’un héros, Joel, devenu un antihéros après la mort de sa fille, qui entreprend un voyage afin de redevenir l’héros qu’il était. Lorsqu’il risque de perdre la remplaçante de sa fille, il rechute et redevient un antihéros, même si cet acte condamne l’humanité entière. The Last of Us est l’histoire d’un homme qui ne parvient pas à vaincre ses démons et à changer ce qu’il est. The Last of Us est une œuvre tragique, reflétant l’impuissance de l’Homme sur sa propre personne.

Cette analyse met en lumière les étapes du deuil incomplet de Joel et de l’influence de ce deuil sur son système de valeurs et son statut. Le deuil, tout d’abord, transforme le personnage. Il refoule son deuil, perd ses repères et devient un antihéros. La rencontre avec Ellie amène le personnage à l’exposition de sa vulnérabilité, mais il entreprend une quête le ramenant au statut d’héros. Il enclenche, à mi-chemin, son processus de deuil lorsque Ellie remplace peu à peu sa fille. Il accepte sa révolution psychologique. Cependant, lorsqu’il risque de perdre Ellie, il subit un autre refoulement et redevient un antihéros afin de la sauver. L’entier cheminement de Joel est motivé par un seul objectif: la recherche d’équilibre. Cette même recherche le pousse à vivre dans le mensonge, dans le déni, auprès d’Ellie. La fin est tragique, car Joel ne réussit pas à vaincre son ombre. Elle est, en un sens, heureuse, car il a trouvé cette stabilité tant recherchée.

[1] ROY, André. Dictionnaire général du cinéma: du cinématographe à Internet. 2007. Montréal: Les Éditions Fides.Ellie-and-Joel-banner-the-last-of-us-ps3-33434892-2720-678 (1)

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3 thoughts on “The Last of Us: Joel, entre deuil et stabilité

      1. freyjanova says:

        Complètement! Je pense aussi à la trilogie Mass Effect, dans laquelle on retrouve une scénarisation forte et une psychologie des personnages relativement poussée – relativement, parce qu’on a clairement pas des ressentis aussi forts qu’avec last of us, mais tout de même, elle est là ^^

        Liked by 1 person

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